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Lois Leveen: IMG Forsooth Me Not: Shakespeare, Juliet, Her Nurse, and a Novel



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    Juliet's Nurse

    Lois Leveen 9781476757445

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Philosophical Papers #3: Truth and Progress: Volume 3: Philosophical Papers

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Philosophical Papers #3: Truth and Progress: Volume 3: Philosophical Papers Cover

ISBN13: 9780521556866
ISBN10: 0521556864
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Synopses & Reviews

Publisher Comments:

This eagerly awaited book complements two highly successful previously published volumes of Richard Rorty's philosophical papers: Objectivity, Relativism, and Truth, and Essays on Heidegger and Others. In this new, provocative collection, Rorty continues to defend a pragmatist view of truth and deny that truth is a goal of inquiry. In these dynamic essays, Rorty also engages with the work of many of today's most innovative thinkers including Robert Brandom, Donald Davidson, Daniel Dennett, Jacques Derrida, JÜrgen Habermas, John McDowell, Hilary Putnam, John Searle, and Charles Taylor. The collection also touches on problems in contemporary feminism raised by Annette Baier, Marilyn Frye, and Catherine MacKinnon, and considers issues connected with human rights and cultural differences. Challenging, stimulating and controversial, this book will appeal to thoughtful readers around the world. Richard Rorty was an undergraduate at the University of Chicago, completed his graduate work at Yale, and taught at Princeton from 1961 until 1982. His first ground-breaking book, an attack on traditional epistemology, was Philosophy and the Mirror of Nature (1979). His previous books with Cambridge have been Contingency, Irony, and Solidarity (1989), a book that sold over 46,000 copies since publication and has been translated into seventeen different languages, and two volumes of philosophical papers: Objectivity, Relativism, and Truth, and Essays on Heidegger and Others. A recipient of a MacArthur Foundation grant, Rorty has lectured throughout the world. Also available Objectivity, Relativism and Truth: Philosophical Papers: Volume 1 0-521-35877-9 Paperback Essays on Heidegger and Others: Philosophical Papers: Volume 2 0-521-35878-7 Paperback

Synopsis:

The volume complements two highly successful previously published volumes of Richard Rorty's philosophical papers: Objectivity, Relativism, and Truth, and Essays on Heidegger and Others. The essays in this volume engage with the work of many of today's most innovative thinkers, touch on problems in contemporary feminism, and consider issues connected with human rights and cultural differences.

Synopsis:

Following two previous works, OBJECTIVITY, RELATIVISM, AND TRUTH and ESSAYS ON HEIDEGGER AND OTHERS, Richard Rorty, one of America's foremost social philosophical and cultural theorists, continues to defend his provocative and pragmatic view of truth. This collection also touches on problems in contemporary feminism and considers issues connected with human rights and cultural differences.

Synopsis:

A collection of Rorty's essays complementing two previously published volumes, touches on the work of many of today's most innovative thinkers.

Table of Contents

Introduction; Part I. Truth and Some Philosophers: 1. Is truth a goal of inquiry?: Donald Davidson vs. Crispin Wright; 2. Hilary Putnam and the relativist menace; 3. John Searle on realism and relativism; 4. Charles Taylor on truth; 5. Daniel Dennett on intrinsicality; 6. Robert Brandom on social practices and representations; 7. The very idea of human answerability to the world: John McDowell's Version of Empiricism; 8. Anti-sceptical weapons: Michael Williams vs. Donald Davidson; Part II. Moral Progress: Towards more Inclusive Communities: 9. Human rights, rationality, and sentimentality; 10. Rationality and cultural difference; 11. Feminism and pragmatism; 12. The end of Leninism, Havel and social hope; Part III. The Role of Philosophy in Human Progress: 13. The historiography of philosophy: four genres; 14. The contingency of philosophical problems: Michael Ayers on Locke; 15. Dewey between Hegel and Darwin; 16. Habermas, Derrida and the functions of philosophy; 17. Derrida and the philosophical tradition.

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ntenbiasj, December 13, 2008 (view all comments by ntenbiasj)
Imre LAKATOS

FALSIFIER LE FALSIFICATEUR : LA CRITIQUE LAKATOSIENNE DU FALSIFICATIONNISME DE K.R. POPPER


0. Introduction

L’idéal de la connaissance prouvée comme seule connaissance et la méthode inductive qui s’en suit, ont longtemps dirigé le monde scientifique et ont inspiré un bon nombre de traditions de recherches en sciences expérimentales comme dans les sciences dites exactes. La chute du justificationnisme, avec son exigence de preuve et de vérification ouvre la voie à un débat entre Popper et Kuhn sur la nature de l’activité scientifique, sur le critère de démarcation ainsi que sur la définition du progrès scientifique. Qu’est-ce qui détermine la spécificité, et à partir de quels critères distinguer les théories scientifiques des théories pseudo-scientifiques ? Qu’entendre par théorie, fait, expérimentation ? Quelle est la nature de la science qui progresse et en quels termes définir le progrès scientifique ? Ce progrès est-il rationnel ou relève-t-il de simples convictions psychologiques voire religieuses ? Telles sont les questions auxquelles se heurte la lecture kuhno-poppérienne de la science.
Le problème de Lakatos est de défendre le rationalisme de Popper en l’épurant des taches d’huile qui l’exposent à l’irrationalisme et au scepticisme de Thomas Kuhn. Ainsi s’explique la vaste entreprise lakatosienne de relecture critique des thèses de son Maître.
A notre niveau, nous pensons qu’une critique de Popper ne peut laisser de côté celle du justificationnisme, car les problèmes de fond que soulève Lakatos se trouvent, dans une certaine mesure, déjà posés par les tenants du justificationnisme. Ainsi, dans ce chapitre, nous revenons d’abord sur les limites épistémologiques du justificationnisme en tant que théorie de la rationalité. Nous y abordons le problème de la vérification qui est un élément clé du système. Le chapitre examine également le débat Kuhn-Popper, et de ce débat se dégagent les éléments qui motivent la critique lakatosienne du falsificationnisme. Cette critique dégage deux versions du falsificationnisme : une version dogmatique qui s’apparente au justificationnisme et une version méthodologique. Cette dernière comporte une variante naïve, et une variante sophistiquée propre à Lakatos. C’est par cette variante, que d’après notre auteur, Popper ne peut être accusé d’irrationaliste.

1. Le justificationnisme et l’idée d’une connaissance prouvée

L’esprit humain est capable de connaître. Il emprunte soit la voie de l’intellect, soit celle des sens. Le justificationnisme est le courant épistémologique qui veut que toute connaissance dite scientifique soit prouvée. Cette identification de la connaissance à la seule connaissance prouvée est une conception fortement ancrée dans l’esprit humain. C’est par cette conviction que s’ouvre l’ouvrage d’Imre Lakatos qui affirme :
« Pendant des siècles, on a considéré comme connaissance la connaissance prouvée, prouvée par l’intellect ou par le témoignage des sens. La sagesse et l’intégrité intellectuelle exigeaient que l’on se refusât à énoncer des assertions non prouvées ou à minimiser, même en pensée, le fossé séparant la spéculation de la connaissance établie ».

Peu importe que la connaissance soit intellectuelle ou empirique, sa validité dépend de sa prouvabilité ou de la capacité d’en fournir une preuve. Celle-ci est en général ce qui démontre ou établit la vérité de quelque chose ou d’une assertion, ou l’opération par laquelle l’exactitude et la justesse de la solution d’un problème sont contrôlées. La notion de preuve est, à ce titre, étroitement liée avec les concepts de démonstration, de vérification, en vue d’établir une vérité.
Cependant, le problème de la preuve se conçoit différemment selon qu’il s’agit des sciences formelles, des sciences empiriques ou des sciences humaines. Ce problème rejoint celui de la vérification dans les sciences. Il convient alors de s’interroger sur la portée épistémologique de la preuve à travers les rapports que ce concept entretient avec le concept de vérité et celui de vérification.
1.1. Le problème de la vérification dans les sciences
1.1.a. Le concept de vérification

Les termes « vérifier », « vérification », très présents dans le langage ordinaire, sont porteurs d’une grande diversité sémantique. Cette diversité peut être ramenée à deux orientations principales :
« La première considère la vérification comme la confrontation d’un énoncé avec les faits (…). La deuxième identifie la vérification avec l’examen d’une chose pour savoir si cette chose est telle qu’elle doit être ».

Dans son premier sens, la vérification se réfère à la question épistémologique qui pose le problème de la vérité comme adéquation de l’intelligence, du langage ou du symbolie à la réalité . L’autre sens de vérifier interroge par contre la nature des relations entre les symbolismes et les objets constitués en un système plus ou moins explicite .
Une des caractéristiques de la science réside dans l’idée d’une connaissance vraie. C’est là une lecture naïve de la science, non seulement eu égard aux changements progressifs des explications scientifiques des phénomènes, mais aussi parce que l’histoire des sciences vacillant toujours entre le dogmatisme, l’irrationalisme, le pragmatisme, l’anarchisme et même le scepticisme, témoigne de la non existence d’un cadre universel de réglementation de méthodes de vérité. Si pour les uns, les vérités scientifiques n’ont de validité que conceptuelle et ne peuvent pour ce faire être généralisées, pour d’autres les mathématiciens par exemple, la science est porteuse d’une vérité définitive, établie et éternelle.
Cette foi en des vérités établies peut aussi être élargie à d’autres domaines de la connaissance. Les vérités apportent dans leur domaine propre un savoir stable et fondé dans un cadre précis de conditions de vérification. C’est pourquoi on est en droit de dire que la vérité scientifique dépend largement de la vérification des énoncés et qu’elle exige un système symbolique d’expression. Le problème de la vérité se pose dès lors soit comme le problème d’une langue naturelle, soit comme celui des langues spécialisées. Dans ce sens, la vérité dépendrait des règles mises au point pour le fonctionnement des systèmes symboliques. Il s’en suit que c’est avec l’apport de l’élément formel que se constitue l’objet scientifique et qu’on ne peut, par conséquent, parler de vérités purement empiriques . Mais quel rapport le concept de vérification entretient-il avec celui de vérité ?

1.1.b. Vérification et vérité

Dire que les vérités scientifiques s'inscrivent dans des énoncés appartenant à des systèmes d’expression, c’est aussi rattacher, dans une certaine mesure, l’idée de vérification à celle de vérité. Cette identité « vérité-vérification » ne va pourtant pas de soi et se réalise différemment selon qu’il s’agit des sciences expérimentales ou des sciences formelles. Les lignes qui suivent se permettent un détour afin d’interroger le problème du rapport « vérité-vérification » dans ces deux types de sciences afin de répondre à la question de savoir comment et dans quelle mesure la vérité d’un énoncé dépend des différents aspects et des conditions de fonctionnement des symbolismes.

1.1.c. La vérification dans les sciences formelles

La typologie de la vérification mathématique distingue : d’abord, la vérification d’un résultat d’opération simple, ensuite la vérification comme calcul et enfin, la vérification des énoncés géométriques. Eu égard à cette typologie, la vérification consiste à constater le résultat des opérations simples ou complexes. A strictement parler, ce constat s’opère avec les énoncés élémentaires de l’arithmétique dans lesquels les opérations peuvent se détacher de leurs réalisations empiriques. Dans le cas des énoncés géométriques, les opérations sont difficilement détachables de leur contenu ; la vérification de ces énoncés est une mise en forme du concept d’approximation. En ce sens, à la vérification s’ajoute un effort de démonstration visant à établir la vérité. Vérification et démonstration se co-déterminent ; leur association fait de la vérification un établissement de sens , et finalement un auxiliaire de la démonstration.

1.1.d. La vérification comme auxiliaire de la démonstration

Depuis Nicolas Bourbaki, on sait que : qui dit mathématique, dit démonstration. On sait aussi que vérifier, c’est calculer. C’est que la convergence « vérifier-démontrer » se rattache à l’idée du calcul et que le rôle joué par la vérification dans la pensée mathématique dépend en grande partie de l’importance de la nature des objets formels que manipule la pensée. Il sied alors de s’interroger sur le type de rapport existant entre vérification et démonstration dans la rationalité mathématique. La réponse à cette question nous invite à considérer ce lien d’abord au niveau du calcul des énoncés, ensuite dans l’axiomatique mathématique.
Le calcul des énoncés établit une équivalence entre la vérification et la démonstration, dans la mesure où ce calcul vise à affirmer la vérité d’un énoncé sur la base des règles d’un système symbolique. J. C. Akenda explique ce rapport en ces termes :
« Le calcul des énoncés est un domaine de la pensée où il y a une nette disparition de contenus formels qui sont substitués aux corrélations des objets à des opérations purement formelles. La disparition des contenus fait que la vérification dans le calcul des énoncés signifie démonstration ».

Cette équivalence peut s’illustrer en Logique dans le calcul propositionnel, notamment avec les méthodes de décision que sont la méthode des tables de vérité, la méthode par l'absurde, etc. La recherche des tautologies montre bien que le résultat vérifié vaut une démonstration. On peut donc conclure que toute vérification-démonstration de type tautologique est vraie et cohérente du fait qu’elle obéit au principe de non-contradiction.
Les axiomes mathématiques trouvent leur plein sens dans un univers purement abstrait où ils constituent des possibilités et des contraintes opératoires. Dans cet univers, la vérification consiste à constater immédiatement l’adéquation entre un énoncé et les résultats opératoires qui portent sur des objets vidés de leur substance. Elle est donc synonyme de l’analyse en vue de démontrer la non-contradiction et la certitude des théorèmes mathématiques les plus complexes.
Cependant, l’idéal de rigueur et de non-contradiction qui confère aux mathématiques leur autorité est très fortement critiqué par Gödel, Jean Ladrière et même par Imre Lakatos. Chez ce dernier précisément, la logique de la découverte mathématique telle q'elle est déployée dans Preuve et réfutations montre clairement que les mathématiques ne sont pas une rationalité toute faite. Leur rationalité, les preuves et les théorèmes portent une histoire, et se constituent au cœur d’une discussion houleuse entre mathématiciens. La construction des preuves laisse entrevoir un rôle majeur joué par l’erreur au sein des mathématiques. La vérité des théorèmes émerge donc de l’erreur. C’est ce que Lakatos affirme en ces termes :
« La validité pragmatique d’un théorème est le résultat d’un processus d’évaluation mis en œuvre par la communauté mathématique (communauté de lecteurs de revues, congrès,…) En fait : « les erreurs mathématiques sont corrigées, non par la logique formelle symbolique, mais par d’autres mathématiciens ». L’erreur, qui ne peut être écartée définitivement des productions individuelles ne saurait l’être de productions collectives, ni même des jugements collectifs. Ainsi nous soutenons que si l’on peut affirmer et montrer la fiabilité du système de production scientifique que sont les mathématiques, cela ne signifie pas leur infaillibilité ».

C'est-à-dire que dans le système logico-formel de vérification-démonstration mathématique ou dans la constitution même de ce système, l’erreur, l’irrationnel sont très présents. Ce qui remet en cause la prétention des mathématiques à une vérité établie indubitable. Dans la mesure où Lakatos s’inscrit dans une philosophie faillibiliste à côté de laquelle évolue la pensée mathématique, il justifie son projet de défendre l’existence des mathématiques non formelles et non formalisées, dont le contenu de vérité et des preuves s’accroît au cœur de la discussion .

1.1.e. La vérification dans les sciences expérimentales

Dans les sciences expérimentales, la vérification dépend de la nature de la connaissance scientifique en jeu ainsi que de ses objets. Dans ces sciences, la connaissance est une entreprise visant :
« à reconstruire des schémas ou des modèles abstraits et à déterminer, au moyen de la logique mathématique, les relations entre les objets abstraits de ces modèles de façon à en déduire finalement des propriétés correspondant avec suffisamment de précision à des propriétés empiriques qu’on peut observer ».

En effet, les sciences empiriques ne manipulent pas l’objet tel qu’il se donne dans la réalité, ni l’objet tel qu’il est perçu . Leur objet est toujours abstrait, construit abstraitement et on en fait correspondre les propriétés avec l’objet factuel. Ces constructions conceptuelles sont les résultats d’un immense projet de réduction de phénomènes.
Ces objets scientifiques sont les faits, les lois ou les théories. Il leur manque, de facto, la richesse de l’objet perçu car le chercheur choisit de négliger ou de neutraliser volontairement une large part des propriétés sensibles auxquelles est soumis l’objet naturel. Dans ces sciences, la vérification varie selon qu’elle est un processus de validation d’un fait virtuel ou d’une théorie scientifique.
Dans un premier temps, la vérification d’un fait scientifique est un effort de conceptualisation qui fait intervenir la notion d’hypothèse. Dans un cadre référentiel construit , la vérification vise à rendre les faits virtuels comme des énoncés abstraits et des hypothèses scientifiques articulables par la théorie en rapport avec l’expérience . Pour sa validation, la vérification d’un fait scientifique nécessite une confrontation.
Ensuite, en tant que validation d’une théorie scientifique, la vérification intègre trois aspects fortement liés, tout en reconnaissant la primauté du donné formel. Cette triple vérification est à la fois un contrôle sémantique, l’établissement de la cohérence syntaxique d’une théorie et la reconnaissance du pouvoir théorique de prédiction de faits nouveaux .
La vérification d’une théorie scientifique vise finalement l’ajustement de la théorie à l’empirie grâce aux principes mathématiques et logiques. Elle devient un système opératoire qui contrôle la capacité de la théorie à représenter des phénomènes ou des faits, en minimisant la distinction entre les faits virtuels et les faits factuels. Ce contrôle interroge la capacité de la théorie à actualiser son volet virtuel avec l’empirie.

L’exigence de vérification ou de testabilité des théories scientifiques et leur idéal d’une connaissance prouvée ont tellement fasciné le monde scientifique qu’elles se sont personnifiées dans un bon nombre de courants dont l’empirisme, le positivisme, et surtout dans le formalisme logico-mathématique. Le point de vue positiviste mérite d’être examiné dans la mesure où il sert de point d’ancrage à la critique poppérienne du justificationnisme.

1.2. Le positivisme logique et le critère de signification

Le positivisme logique est une école philosophique qui vit le jour au début du XXème siècle autour du Cercle de Vienne . Celui-ci est un forum de discussions principalement scientifiques mais il porte un intérêt particulier aux questions philosophiques.
Le courant prévaut d’un double héritage : celui de l’empirisme d' Ernst Mach et de la Logique. Le positivisme logique du Cercle de Vienne professe donc un empirisme logique dont Jean François Malherbe résume la thèse fondamentale en ces termes :
« Il n’y a pas de jugement synthétique a priori possible. Les jugements a priori sont analytiques et s’expriment dans des tautologies de la logique formelle et des mathématiques, tandis que les jugements a posteriori sont synthétiques et s’expriment dans les énoncés empiriques de la science unifiée ».

De cette thèse antikantienne découlent deux caractéristiques du positivisme logique. D’abord, l’affirmation qu’il n’y a de connaissance qu’extraite de l’expérience, c’est-à-dire de ce qui se donne immédiatement . Dans une telle perspective, l’expérience est la seule source fiable pouvant garantir la validité des jugements synthétiques. Le positivisme logique se sert de la Logique pour distinguer les propositions douées de sens, c’est-à-dire scientifiques, de celles qui en sont dépourvues, qu’il nomme métaphysiques . Par là les membres du Cercle de Vienne posent un nouveau critère de démarcation qui est l’exigence de vérification ou le critère de signification .
Ce critère suppose ensuite qu’un énoncé n’est significatif ou scientifique que s’il est vérifiable par l’expérience. La signification s’assimile à la méthode de vérification de l’énoncé, ce qui suppose une adéquation entre l’énoncé et le donné empirique. Ceci rappelle l’isomorphisme du ‘premier Wittgenstein’ entre les structures logiques et les structures du monde. La base empirique de l’activité scientifique serait donc faite des énoncés protocolaires de la forme : « A tel moment, telle et telle place, dans telles et telles circonstances, tel et tel sera observé » .
La vérification d’un énoncé devient alors la réduction de cet énoncé au schéma d’un énoncé protocolaire. On voit ainsi, à travers la profession de l’empirisme et l’exigence de vérification de la signification des énoncés grâce à l’analyse logique, que le positivisme véhicule correctement l’idéal justificationniste d’une connaissance prouvée. Alain Boyer est d’ailleurs du même avis lorsqu’il affirme :
« Cette idée simple de la « vérification » (…) avait été, dans les années 20, problématisée et érigée en dogme par les membres du Cercle de Vienne, en particulier par Schlick (…). Les empiristes prétendaient posséder un critère de signification implacable, et qui les rendait capables de décider du caractère scientifique (=doué de sens) ou métaphysique (=dénué de sens) d’un énoncé quelconque. (…) Le dogme s’exprime par la formule : « La signification d’un énoncé, c’est sa méthode de vérification » »

La thèse justificationniste ou vérificationniste du Cercle de Vienne véhicule une logique inductive de la science. Cette thèse reçut de violentes critiques de Karl Popper. Celui-ci s’en prend à la méthode inductive, et par ricochet, ébranle le volet philosophique du justificationnisme. D’autres critiques soutiendront la thèse poppérienne afin de montrer que l’induction porte en elle-même les germes de sa propre destruction.

1.3. Des critiques de la thèse justificationniste

L’un des plus grands pourfendeurs de l’idéal d’une connaissance prouvée, de la méthode inductive et du progrès cumulatif est Karl Popper. Pour ce dernier, le problème de l’induction tient de la contradiction apparente entre l’empirisme - c’est-à-dire la tendance à faire de l’expérience le seul arbitre de la vérité et de la fausseté d’un énoncé factuel- et la découverte humienne de la non-validité des généralisations inductives . L’induction est donc une contradiction logique. Ainsi, le problème de l’induction est résolu dès lors que les théories scientifiques ne sont plus considérées comme prouvables, et moins encore comme probables.
« Nous pouvons, (…) interpréter les lois naturelles ou théories comme des énoncés authentiquement décidables en partie, c’est-à-dire des énoncés qui, pour des raisons logiques, ne sont pas vérifiables mais de manière asymétriquement falsifiables : ce sont des énoncés que l’on met à l’épreuve en les soumettant à des tentatives de falsification ».

La solution au premier problème entraîne la solution au problème épineux de la démarcation. Pour Karl Popper, le critère de signification ou de vérification du positivisme devra être remplacé par celui de falsifiabilité ou de réfutabilité, car l’activité scientifique ne consiste pas à accumuler des vérités fixes et éternelles, mais à poser des conjectures et à les réfuter par l’expérience.
Dans la même foulée, Quine élabore à son tour une critique acerbe du positivisme logique. Dans Les deux dogmes de l’empirisme, Quine reproche au positivisme logique de reposer essentiellement sur deux dogmes :
« Le premier consiste à croire en un clivage fondamental entre les vérités analytiques (ou fondées sur la signification indépendamment des faits) et les vérités synthétiques. Le second, le réductionnisme, consiste à croire que chaque énoncé doué de sens équivaut à une construction logique à partir des termes qui renvoient à l’expérience immédiate ».

Pour Quine, une fois écartés ces présupposés dogmatiques et autoritaires, le positivisme logique n’a plus de fondement solide sur lequel reposer.
Dans les sciences expérimentales, Imre Lakatos identifie le courant justificationniste à l’empirisme. Il en distingue deux grandes catégories : les intellectualistes classiques (ou rationalistes étroits) et les empiristes classiques. S’il est clair que, pour tout empiriste, la connaissance scientifique consiste en une accumulation de propositions prouvées par l’expérience, il n’y a cependant pas d’unanimité en ce qui concerne la notion de preuve. Notre auteur s’explique en ces termes :
« Les intellectualistes classiques (…) admettent des espèces fort diverses, et puissantes, de « preuves » extralogiques, par révélation, par intuition intellectuelle, par expérience (…). Les empiristes classiques n’acceptent qu’un ensemble relativement étroit de « propositions de fait » exprimant des « faits durs », dont la valeur de vérité est établie par l’expérience ; ces propositions constituent la base empirique de la science ».

Ces deux catégories d’empiristes divergent également quant à la méthode. Les intellectualistes que Lakatos appelle aussi les rationalistes ou les kantiens procèdent par une méthode déductive, alors que les empiristes classiques optent pour une logique inductive.
Au-delà de cette double divergence de point de vue et de méthode, tous les justificationnistes sont unanimes sur la capacité d’un jugement singulier à exprimer un fait dur, c’est-à-dire sur le pouvoir reconnu à une proposition factuelle à renverser une théorie universelle. C’est aussi là, pense Lakatos, une des faiblesses les plus criantes du justificationnisme. Ainsi, se heurtant déjà à l’agnosticisme des sceptiques, le justificationnisme nourri du scepticisme ouvre la voie à l’irrationalisme, au dogmatisme.
En réalité, une critique sérieuse du justificationnisme aboutit au résultat que toutes les théories scientifiques sont également improuvables . L’échec du justificationnisme ouvre ainsi la voie au probabilisme.

1.4. L’avènement de la thèse probabiliste

Le probabilisme atteste que bien qu’il soit difficile de prouver les théories scientifiques, au moins elles sont probables à des niveaux différents, selon les éléments de preuves empiriques dont dispose le chercheur. Avec Carnap, disons que les théories scientifiques jouissent d’un certain degré de probabilité logique proportionnel aux évidences empiriques qui les fondent .
L’honnêteté intellectuelle du probabiliste consiste alors
« à énoncer des théories hautement probables, ou même à spécifier purement et simplement, pour chaque théorie scientifique, les éléments de preuve et de probabilité de la théorie à la lumière de ces éléments ».

Pour Lakatos, ce point de vue probabiliste, pris au sérieux, fait de la science une simple entreprise d’énonciation des conditions de prouvabilité des théories ainsi que de la collection des éléments de preuve. Le probabilisme n’est, à vrai dire, qu’une variante, rétrograde, du justificationnisme. A ce titre, le probabilisme n’échappe pas aux critiques de la Logique de la découverte scientifique. L’argument poppérien à ce sujet est sans équivoque : non seulement les théories scientifiques sont pareillement improuvables, elles sont pareillement improbables . Ces théories sont des conjectures qui, dans des conditions générales, gardent une probabilité zéro ou nulle. L’impossibilité de prouver ou de probabiliser les théories scientifiques sonne le glas de toutes les formes du justificationnisme en tant que théorie de la rationalité scientifique. Ce qui pousse les chercheurs à redéfinir un nouveau critère de scientificité, à requalifier l’essence même de l’activité scientifique et à réexaminer le problème du progrès et de la rationalité scientifique. C’est à cette tâche que se livre Karl Popper dont les thèses ne rencontrent pas l’assentiment de La structure des révolutions scientifiques de Thomas Kuhn.

2. Le débat Popper vs Kuhn : le rationalisme contre l’irrationalisme ?

2.1. Le problème de Karl Popper

Dans la Logique de la découverte scientifique et dans Conjectures et Réfutations, Karl Popper se propose de régler une fois pour toutes et en le clarifiant le problème de la démarcation, là où les positivistes et les néo-positivistes s'en sont révélés incapables. C’est ainsi qu’il affirme :
« Puisque je rejette la logique inductive, je dois également rejeter toutes les tentatives de ce genre en vue de résoudre le problème de la démarcation. Avec ce rejet, le problème de la démarcation gagne en importance dans la présente recherche. Trouver un critère de démarcation acceptable doit être une tâche cruciale pour toute épistémologie qui refuse la logique inductive ».

Contre le critère positiviste de la signification qui situe la scientificité dans la possibilité de décider de manière définitive de la vérité et de la fausseté des tous les énoncés, Popper énonce un nouveau critère en ces termes :
« Il dit être « possible de décider de leur vérité ou de leur fausseté de manière concluante ». Ce qui signifie que leur forme doit être telle qu’il soit logiquement possible tant de les vérifier que de les falsifier. (…) Un système faisant partie de la science empirique doit pouvoir être réfuté par l’expérience ».

C’est la falsifiabilité ou la réfutabilité qui est le critère poppérien de la démarcation entre science et non-science. Ce critère implique, non pas le choix entre des théories définitives ou infaillibles, mais de ne tenir pour scientifique ou empirique que les théories dont la structure s’expose ou se prête déjà à la testabilité ou à l’expérimentation, c’est-à-dire au contre-verdict des données de l’expérience. Ce caractère conjectural des théories scientifiques est un des thèmes clés de l’épistémologie poppérienne.
La réfutation est, en son essence, une procédure critique de sélection et de mise à l’épreuve des théories scientifiques. Malherbe la décrit de la manière suivante :
« D’un énoncé hypothétique nouveau, avancé à titre d’essai et nullement justifié à ce stade, sont déduits des énoncés singuliers que l’on compare d’abord les uns aux autres afin d’éprouver la cohérence interne de l’hypothèse. Si l’hypothèse est incohérente, elle est rejetée ; si les déductions ne se contredisent pas, les énoncés singuliers sont comparés à d’autres énoncés relatifs à la question visée par l’hypothèse et censés exprimer le donné empirique, de manière à faire apparaître les relations logiques qui les unissent. Si les énoncés déduits de l’hypothèse proposée contredisent les énoncés préalablement admis, l’hypothèse est « réfutée » et rejetée. Si, par contre, les énoncés déduits ne contredisent pas les énoncés préalablement admis, l’hypothèse a réussi le test et n’est (provisoirement) pas écartée ».

On peut dès lors affirmer, avec Imre Lakatos, que chez Popper les sciences sont en révolution permanente, dont la critique est le noyau. Le progrès scientifique est alors rationnel et tient d’une logique de la découverte. Le critère poppérien de la falsification et l’idée d’un progrès rationnel des sciences que ce critère implique, ne semblent pas convaincre Thomas Samuel Kuhn qui trouve à redire à Popper.

2.2. Thomas Kuhn, l’idée d’un progrès irrationnel de la science

Pour l’auteur de La structure des révolutions scientifiques, la lecture poppérienne de l’activité de sciences vaut uniquement pour une épistémologie normative. Mais il reste clair aux yeux de Kuhn que l’essentiel de l’activité scientifique est de l’ordre de la science normale . Kuhn définit cette « science normale » comme :
« la recherche solidement fondée sur un ou plusieurs accomplissements scientifiques passés, accomplissements que tel groupe de scientifiques considère comme suffisants pour fournir de point de départ à d’autres travaux ».

Cette période de « science normale » se caractérise d’abord par une certaine stabilité au sein de la communauté scientifique : les pratiques scientifiques se stabilisent et se standardisent ; les chercheurs se focalisent dans une seule matrice disciplinaire qui balise leurs travaux. Durant cette période également, la science fonctionne comme une société close : elle se focalise sur un seul paradigme orientant les recherches. Ce paradigme instaure une tradition au sein de la communauté. Il y a donc accord entre les chercheurs sur les outils de recherche, sur le contenu des concepts de base, la manière de procéder, le domaine à étudier, les questions que pose ce domaine ainsi que la forme des réponses à apporter.
La science normale ne laisse pas droit de cité à la critique au sein de la communauté. La critique est de l’ordre de la crise. Celle-ci, ainsi que la résolution qui s’en suit, sont exceptionnelles, et c’est en temps de crise que change et progresse la connaissance scientifique. Mais quand y a-t-il crise au sein de la communauté scientifique ?
D’après Kuhn, la crise frappe la communauté scientifique lorsqu' intervient un phénomène nouveau que le paradigme en cours n’avait pas prévu et dont il ne peut rendre compte. Ce nouveau phénomène se présente comme une anomalie qui effrite le paradigme et qui bouscule la quiétude ainsi que les croyances établies. La crise brise la tradition scientifique. L’élimination ou le remplacement de certaines croyances au regard de l’anomalie que le paradigme ne sait pas résoudre constitue un progrès scientifique. La présence des découvertes pousse par conséquent les chercheurs à l’adoption d’un nouveau paradigme. Ce dernier est entièrement incommensurable par rapport au premier et instaure une autre tradition de science normale avec les éléments que cette tradition implique.
Dès lors, là où Popper voit le progrès scientifique comme un progrès rationnel, Kuhn opère une rupture. Pour lui, le changement en science est un changement – sans cohésion interne, d’un paradigme à un autre. Ce changement est irrationnel et relève de la psychologie propre de la communauté scientifique .
L’intérêt de Lakatos porte sur le fait que Kuhn adopte l’irrationalisme lorsqu’il se rend compte que ni le justificationnisme, ni le falsificationnisme ne peuvent rendre compte du progrès scientifique. La vérité scientifique est-elle, comme le pense Kuhn, de l’ordre d’un pouvoir ? Dépend-elle simplement du consensus des partisans, de leurs convictions, de leur ardeur ? Dès lors, voulant sauver la science de l’irrationalisme et du scepticisme dans lesquels l’enferme Kuhn, Lakatos clarifie son point de vue :
« je montrerai d’abord que, dans la logique de la découverte scientifique selon Popper, deux positions différentes sont fondues en une seule. Kuhn ne comprend que l’une d’elles, le ‘falsificationnisme naïf’ (je préfère dire ‘falsificationnisme méthodologique naïf’), j’estime qu’il en fait une critique correcte, que je renforcerai même. Mais Kuhn ne comprend pas une position plus subtile dont la rationalité ne se fonde pas sur le falsificationnisme ‘naïf’. J’essaierai d’expliquer – et de consolider- cette position plus forte de Popper qui, je crois, peut échapper aux critiques de Kuhn,et présenter les révolutions scientifiques, non pas comme des conversions religieuses, mais comme un progrès rationnel ».

Lakatos s’impose finalement une relecture critique des thèses du falsificationnisme.

3. Imre Lakatos et le Falsificationnisme de Popper

D’après Luce Giard, Lakatos reproche à Popper de ne pas rendre compte du progrès de la connaissance scientifique . En effet, Popper dissocie deux problématiques liées au départ, le problème de l’induction et celui de la démarcation entre science et non-science. En les séparant, Popper croyait résoudre le problème de la démarcation en se débarrassant de celui de l’induction. Aussi a-t-il affirmé l’autonomie du jeu scientifique, mais en perdant la possibilité de prouver que ce jeu produit le progrès de la connaissance du « schéma directeur » de l’univers. La succession sans lien de simples conjectures et réfutations peut-elle rendre compte du progrès de la connaissance ? Certes non. Ainsi se justifie le point de vue de ceux qui soutiennent que la Logique de la découverte scientifique frise le scepticisme .
Cependant, la notion de vérisimilitude et de l’approximation de la vérité dans l’univers –s’inspirant de la théorie de la vérité de Tarski- sont, au yeux de notre auteur, un succès incontestable de Karl Popper. Cette notion, se distinguant par sa simplicité et par son pouvoir de résolution, a permis de sauver Popper du scepticisme et de donner une solution positive au problème de l’induction .
Luce Giard voit en Lakatos, soit un sauveur du falsificationnisme, soit un allié objectif qui en continue l’inspiration et qui distingue mieux que son auteur les éléments pertinents profitables à la science de ceux qui en constituent un dommage. Le souci de plus de rationalité le pousse à une relecture critique du falsificationnisme afin de le sauver du scepticisme. Il distingue essentiellement deux versions du falsificationnisme : une version dogmatique et une version méthodologique. Chacune d’elles comporte des implications non négligeables quant à la rationalité scientifique et à la reconnaissance de la validité du falsificationnisme en tant que théorie de la rationalité scientifique.

3.1. Le falsificationnisme dogmatique

Dans sa version dite dogmatique ou naturaliste, le falsificationnisme se caractérise d’abord par l’affirmation que toutes les théories scientifiques sont faillibles. Le falsificationnisme repose ici sur la certitude de l’existence de la base empirique. Le falsificationnisme est de ce fait empiriste mais non inductif. Lakatos l’affirme en ces termes :
« La marque distinctive du falsificationnisme dogmatique, c’est donc de reconnaître que toutes les théories sont également conjecturales. La science ne peut prouver aucune théorie. Mais bien que la science ne puisse pas prouver, elle peut réfuter, « accomplir avec une certitude logique la répudiation de ce qui est faux », c'est-à-dire qu’il y a une base empirique absolument solide de faits que l’on peut utiliser pour réfuter des théories ».

Du fait qu’il tient à la certitude de la base empirique comme garant de la falsification, le falsificationnisme dogmatique est la variante la plus faible du justificationnisme. Cette variante professe également qu’un seul énoncé d’observation, c’est-à-dire un énoncé factuel singulier, peut être l’arbitre d’une théorie universelle et même la réfuter.
Par ailleurs, le falsificationnisme dogmatique a ceci de particulier que la réfutation d’une théorie y implique automatiquement et inconditionnellement son rejet. Aussi le falsificationnisme adopte-t-il un code d’honneur consistant à spécifier par avance une expérience telle que la théorie puisse être abandonnée au cas où le résultat expérimental la contredirait .
Enfin, la version naturaliste du falsificationnisme établit une nette démarcation entre le théoricien et l’expérimentateur : le théoricien propose, l’expérimentateur dispose les faits, au nom de la Nature .
Cependant, d’après le Logicien hongrois, le falsificationnisme dogmatique est intenable : non seulement du fait qu’il repose sur un critère trop étroit de démarcation entre la science et la non-science, mais également parce qu’il tient à un double présupposé –qui plus est- est erroné.
« Premier présupposé : il existe une frontière naturelle psychologique entre les propositions théoriques ou spéculatives, d’une part, et les propositions factuelles ou d’observations (ou de base), de l’autre ».

Notre auteur voit dans ce premier présupposé une simple psychologie de l’observation ou une sorte de psychothérapie propre à toutes les tendances justificationnistes. Aussi réplique-t-il qu’il n’existe aucune démarcation naturelle, psychologique pour ainsi dire, entre les propositions théoriques et les énoncés d’observation ou énoncés de base.
Le second présupposé s’énonce en ces termes :
« Second présupposé : si une proposition satisfait au critère psychologique d’être factuelle ou d’observation (ou de base), alors elle est vraie ; on peut dire qu’elle a été prouvée par les faits (c’est ce que j’appellerai la doctrine de la preuve par observation (ou par expérience)) ».

Ce second présupposé pose le problème de la valeur de vérité des propositions d’observation. Ces propositions sont-elles dérivables des faits ou d’autres propositions. Contre le falsificationnisme dogmatique, Lakatos affirme que ces propositions d’observation ou propositions de base sont dérivées d’autres propositions mais jamais des faits. Ainsi, aucune proposition factuelle ne peut être prouvée par l’expérimentation.
Dans la même perspective, renchérit Lakatos, la science ne procède pas par « conjectures et réfutations » et les théories scientifiques, même les plus solidement établies ont un pouvoir de réfutation extrêmement limité. Par conséquent, s’il est pris au sérieux, le critère de réfutation dénie toute scientificité à la plus grande partie des théories scientifiques.
Au contraire, les théories scientifiques proscrivent un état de choses observables : elles sont dotées d’un pouvoir de prédiction. Il conclut que les théories scientifiques ne sont pas seulement pareillement improuvables et pareillement improbables, elles sont pareillement non réfutables . Et par conséquent,
« La résistance d’une théorie devant les éléments de preuve empiriques serait alors plutôt un argument pour qu’un argument contre sa scientificité. L’irréfutabilité deviendrait la marque de la science ».

C’est dire que, même si on concédait au falsificationnisme dogmatique la démarcation psychologique entre propositions théoriques et propositions d’observation, il lui serait impossible d’éliminer un nombre de théories déjà admises comme scientifiques mais qui ne proscrivent pas toujours un état de chose observable. Ces théories sont elles-mêmes parfois doublées d’une clause ceteris paribus (toutes choses étant égales par ailleurs). Le critère du falsificationnisme dogmatique s’effondre donc du fait de son incapacité à réfuter les grandes théories scientifiques, ce qui entraîne la chute du falsificationnisme dogmatique en tant que théorie de la rationalité scientifique.
Des questions se posent à ce niveau : La chute du falsificationnisme dogmatique entraîne-t-elle automatiquement celles du falsificationnisme tout entier ? Si tel est le cas, Lakatos ne cautionne-t-il pas le scepticisme et l’irrationalisme qu’il voulait épargner à la Logique de la découverte scientifique ? La science n’est-elle qu’une simple spéculation ? Comment peut-on sauver Popper et la consistance de la méthode de conjectures et réfutations.
Lakatos reconnaît que la version dogmatique est la partie du falsificationnisme qui s’effondre sous le poids des critiques de Kuhn mais que l’échec de la partie n’entraîne pas ipso facto celui de la totalité. Le falsificationnisme comporte encore des éléments pertinents. Ainsi, une lecture attentive du poppérisme décèle une variante, dite méthodologique, du falsificationnisme.

3.2. Le falsificationnisme méthodologique

Cette variante se distingue généralement par la remise en cause de la certitude et de l’irréfutabilité de la base empirique. Ainsi le chercheur prend des décisions lui permettant de déterminer et de préciser la base empirique ainsi que les conditions de sa réfutabilité. La base empirique devient une construction méthodologique du chercheur. En outre, le falsificationnisme méthodologique comporte deux variantes : la version naïve et la version sophistiquée.

3.2.1. Le falsificationnisme méthodologique naïf

Cette version s’apparente au conventionnalisme dans sa première formulation. Une discussion sur le point de vue conventionnaliste s’impose afin d’éclairer la particularité du falsificationnisme méthodologique sophistiqué.


3.2.1.1. Le débat sur le conventionnalisme

Imre Lakatos distingue deux types de théoriciens de la connaissance : les passivistes et les activistes. Pour les passivistes, la Nature imprime la connaissance dans un esprit vide. Tel est le point de vue des empiristes classiques qui professent que l’esprit humain est une tabula rasa ou une page blanche sur laquelle la Nature calque ses données. Les activistes au contraire reconnaissent au chercheur le pouvoir de lire et d’interpréter la Nature grâce à son activité mentale et par l’entremise des théories qu’il émet.
Parmi les activistes, on compte les conservateurs et les révolutionnaires. Pour les conservateurs, les prévisions, les schèmes de base permettant à l’homme d’interpréter le monde sont innés. Telle est la voie suivie par les kantiens, notamment ceux qui font intervenir des catégories et des schèmes dans le processus de la connaissance. En revanche, les révolutionnistes, eux, professent que les cadres conceptuels d’interprétation se développent, s’affinent et peuvent même être remplacés par de meilleurs au moyen de la critique. Ainsi, Whewell affirmera que les théories se développent par essais-erreurs. En mathématiques, Poincaré, Milhaud et Le Roy rejettent la notion de preuve par intuition progressive. Ils pensent plutôt que le succès de la mécanique newtonienne s’explique par une décision méthodologique des hommes de sciences . La décision permet qu’une théorie soit réfutée, et, une fois prise, elle aide à résoudre les anomalies apparentes au moyen des hypothèses auxiliaires que Lakatos appelle des « stratagèmes conventionnels ». Ainsi naît le conventionnalisme conservateur qui, une fois achevée la période d’essais-erreurs, juge de l’avenir des théories par un bon nombre de décisions pertinentes.
Cependant, le conventionnalisme a le défaut d’enfermer l’esprit humain dans la prison de ses propres cadres conceptuels. Ce système se heurte également au problème de l’élimination des théories. Comment, par exemple, le conventionnaliste élimine-t-il une théorie qui a fait ses preuves durant des années ? Si les expérimentations les plus puissantes ne peuvent réfuter que de nouvelles théories mais courbent l’échine devant les théories antérieures, on peut alors conclure avec Lakatos que plus les théories se développent, plus les éléments de preuve empiriqueperdent leur pouvoir .
Notre auteur affirme par ailleurs que la critique du conventionnalisme donne naissance à deux branches rivales : le simplisme de Pierre Duhem et le falsificationnisme de Karl Popper.
Duhem est d’accord avec le point de vue du conventionnalisme révolutionnaire qui affirme que les réfutations, quel que soit leur poids empirique, ne peuvent faire s'effondrer une théorie. Celle-ci ne s’effondrerait qu’
« à cause de continuelles réparations et d’un fouillis d’étais enchevêtrés quand les colonnes vermoulues ne peuvent plus surmonter l’édifice qui branle de toutes parts ».

Duhem pose la simplicité comme critère de scientificité des théories. A ses yeux, une théorie qui subit maints ajustements sous le poids des anomalies finit par perdre sa simplicité première et donc sa scientificité. Elle mérite d’être écartée. Récusant le simplisme de Duhem, qui porte un coup dur à l’empirisme, Popper se dote d’un critère qui soit objectif et rigoureux. Il propose alors une méthode visant à rendre l’expérimentation plus puissante au sein des sciences ayant atteint leur maturité. En ce sens, le falsificationnisme méthodologique de Popper est conventionnaliste et justificationniste. Il se démarque pourtant du conventionnalisme conservateur dans la mesure où il fonde l’accord ou la décision, non pas sur des énoncés universels (du point de vue spatio-temporel) mais sur des énoncés singuliers (de ce même point de vue). Il diffère également du falsificationnisme dogmatique, lorsqu’il soutient que les faits ne prouvent pas la valeur des énoncés, mais que dans certains cas, cette valeur doit être décidée par un accord, par une convention. Après la clarification du rapport entre le conventionnalisme et le falsificationnisme, il convient de s’interroger sur les décisions méthodologiques qui s’imposent au chercheur.

3.2.1.2. Caractéristiques du Falsificationnisme méthodologique naïf.

Le falsificationnisme méthodologique naïf se distingue par deux séries de décisions méthodologiques. Les deux premières portent sur la détermination de la base empirique. Les trois dernières concernent la réfutabilité des théories.
Les décisions portent sur la base empirique. La décision du premier type est relative à la détermination des énoncées de base ou des produits d’observation. Le chercheur les rend acceptables et infalsifiables par un fiat, selon qu’il adopte le point de vue de Duhem ou celui de Popper :
« Duhémien, le conventionnaliste conservateur (« ou, si l’on veut, le justificationniste méthodologique ») rend infalsifiables par un fiat certaines théories (spatio-temporellement) universelles, qui se distinguent par leur pouvoir explicatif, leur simplicité ou leur beauté. Poppérien, notre conventionnaliste révolutionnaire (« ou falsificationniste méthodologique ») rend infalsifiables par un fiat certains énoncés (spatio-temporellement) singuliers qui se distinguent par le fait qu’il existe à ce moment-là une « technique pertinente » telle que « celui qui l’a apprise » soit capable de décider que l’énoncé est acceptable ».

La première décision élève certaines théories au rang d’énoncés de base ou produits d’observation. Ces théories constituent la base empirique qui servira d’étalon de mesure à de nouvelles théories. D’après Lakatos, le choix même de ces théories n’a rien de psychologique ; il est une question de décision.
Cette première décision est suivie de la deuxième par laquelle le chercheur sépare les énoncés acceptés d’autres énoncés. En outre, ces deux premières décisions correspondent aux deux présupposés du falsificationnisme dogmatique. En révanche, la version méthodologique se démarque de la première par le fait qu’elle reconnaît les limites des preuves expérimentales et la faillibilité des décisions.
Au demeurant, la version méthodologique reconnaît également que les techniques expérimentales reposent sur des théories faillibles. Mais il décide de les intégrer, dans la mise à l'épreuve d’autres théories, comme un savoir acquis non problématique. Ce savoir, provisoirement accepté, est utile dans la mise à l'épreuve, car il fournit, par la décision du chercheur, la base de la réfutation. La nécessité de ces décisions pour démarquer la théorie mise à l’épreuve des théories constituant le savoir acquis non problématique est un trait essentiel du falsificationnisme méthodologique naïf.
Ainsi, le statut des « énoncés de base » reconnu à certaines théories est simplement question de convention. C’est cette convention qui décide de la valeur de vérité de certaines propositions et de la constitution de la base empirique. Après une multiplication d’expérimentation, la communauté scientifique choisit et institutionnalise les théories dont l’indicateur de fausseté est moindre. La base empirique ainsi constituée n’a rien de prouvé.
De ce qui précède découle une autre caractéristique non négligeable du falsificationnisme méthodologique naïf : il sépare réfutation et rejet.
Le caractère conventionnel et faillible des énoncés de base fait qu’une théorie qui entre en conflit avec lesdits énoncés est falsifiée, au sens d’être réfutée : mais la réfutation n’implique pas automatiquement le rejet de cette théorie. En effet, le problème réside dans l’exigence de concilier le faillibilisme avec la rationalité, au risque de cautionner le chaos dans le développement des sciences ; il se pose alors au chercheur un problème d’élimination des théories. Dans la version méthodologique, il importe d’affiner la méthodologie de sélection afin de ne retenir que les théories les mieux adaptées. Cette étape du falsificationnisme encourage un darwinisme théorique ou une lutte pour la survie des théories . Au cœur de cette lutte, l’élimination est un facteur capital du point de vue méthodologique. Elle repose sur un nouveau critère de démarcation d’après lequel :
« Seules sont « scientifiques » les théories (…) qui proscrivent certains états de choses « observables » et peuvent donc être falsifiées ou réfutées : (…) une théorie est scientifique (ou acceptable) si elle a une « base empirique » ».

La scientificité est fonction de l’acceptabilité méthodologique. Ce critère opère une démarcation entre les falsificationnistes dogmatiques et les méthodologiques. D’abord parce qu’il est plus libéral et ouvre facilement à la critique des théories ; ensuite parce qu’il intègre un grand nombre de théories auxquelles peut être reconnu le statut scientifique ; enfin, le critère permet de reconnaître la scientificité des théories probabilistes. Ceci révèle l’importance des trois autres types de décisions méthodologiques portant sur la réfutation.
La décision de troisième type concerne les énoncés probabilistes. Ces énoncés ne sont pas falsifiables. Mais ils peuvent être rendus falsifiables par un fiat, c’est-à-dire par une décision supplémentaire de l’homme de science. Celui-ci spécifie alors des règles de rejet qui rendent certains éléments de preuve incompatibles avec la théorie probabiliste.
Une décision de quatrième type permet de décider sur les théories soumises à une clause ceteris paribus. Pour ce faire, il s'agit d'émettre des hypothèses spécifiques. Si un bon nombre d’entre elles sont réfutées, le chercheur peut alors décider de la réfutation de toute la théorie. Ainsi, la version méthodologique élève au rang d’expérience cruciale un phénomène normal et peut, par la force de la quatrième décision, interpréter comme scientifique n’importe quelle théorie.
Mais ce point de vue méthodologique du falsificationnisme est-il sans faille ? Suffit-il pour rendre compte de la rationalité ? Celle-ci est-elle synonyme de convention ou d’arbitraire ? L’exigence de plus de rationalité pousse notre auteur à critiquer le falsificationnisme méthodologique naïf.

3.2.1.3. Critique du Falsificationnisme méthodologique naïf.

Par le fait qu’elle accorde une place de choix aux décisions méthodologiques, cette variante du falsificationnisme court des risques très grands qui peuvent entacher la rationalité. Les décisions peuvent dramatiquement fausser la démarche. Le falsificationniste méthodologique se comporte alors comme un héros qui tend à choisir, entre deux maux, le moindre. Il verse alors dans le scepticisme qui lui ferait croire que tout marche bien. Il abandonnerait ainsi l’exigence de toute norme intellectuelle et l’idée même de progrès scientifique. La science devient alors un chaos, une véritable Tour de Babel .
Par conséquent, le falsificationnisme méthodologique court un grand danger d’irrationalisme : c'est le danger de toute critique du falsificationnisme dogmatique qui ne propose aucune solution de rechange. Tels furent les cas de O. Neurath et Hempel qui voient dans le falsificationnisme un pseudo-rationalisme, mais sans proposer quelque voie d’un rationalisme véritable.
En plus, la fermeté du falsificationnisme méthodologique repose sur des décisions arbitraires. En cela, soutient notre auteur, il cautionne lentement mais sûrement le faillibilisme. Enfin, la décision portant sur la falsification des théories doublées d’une clause ceteris paribus est à la fois dangereuse et risquée. L’histoire réelle des sciences démontre que ces genres de cas ont été l’objet d’une certaine lenteur ou d’une précipitation irrationnelles .
Par ailleurs, les versions dogmatique et méthodologique naïve du falsificationnisme sont marquées par deux caractéristiques communes qui sont en parfait accord avec l’histoire effective des sciences. D’une part,
« Une mise à l’épreuve est –ou doit être- un duel entre la théorie et l’expérimentation, de sorte que dans la confrontation finale, seuls ces deux adversaires s’affrontent » ;

et d’autre part,
« le résultat intéressant d’une telle confrontation est une falsification (décisive) : les « seules » découvertes authentiquement scientifiques sont des réfutations d’hypothèses scientifiques ».

La dernière caractéristique est ce que la version méthodologique a en propre. En cela, face au falsificationnisme dogmatique et au conventionnalisme conservateur, la version méthodologique représente une avancée considérable.
Pourtant, ces deux critères sont contredits par l’histoire des sciences qui suggère que, d’une part, la mise à l'épreuve soit de l’ordre d’un combat triangulaire (ou trivial) entre des théories rivales et l’expérimentation ; et que, d’autre part, quelques unes des expérimentations aboutissent, à une confirmation et non pas à une falsification. Voilà pourquoi il est impérieux de falsifier le falsificationnisme méthodologique naïf, en réduisant son élément conventionnel afin de sauver l’exigence d’une méthodologie et l’idée poppérienne du progrès scientifique. C’est ainsi que, au sein de la version méthodologique, Lakatos discerne une autre voie qui a échappé à Karl Popper lui-même, mais qui redonne au falsificationnisme sa raison d’être en tant que théorie de la rationalité. C’est la version sophistiquée du falsificationnisme méthodologique.

3.3. La version sophistiquée du falsificationnisme méthodologique

Puisqu’elle tient à la falsification des théories scientifiques, la version méthodologique naïve du falsificationnisme n’ouvre pas la voie à une reconstruction satisfaisante de l’histoire des sciences. La version sophistiquée, se distingue de la première par ses règles d’acceptation ou ses critères de démarcation et par ses règles de rejet ou d’élimination.



3.3.1. Règles d’acceptation et de réfutation.

La version naïve considère comme acceptable ou scientifique une théorie expérimentalement falsifiable. Dans la version sophistiquée, par contre, une théorie est dite scientifique
« Si elle surpasse la théorie précédente (ou rivale) par son contenu empirique corroboré, c’est-à-dire, si et seulement si elle conduit à découvrir des faits inédits ».

En d’autres termes, la scientificité d’une nouvelle théorie dépend du surplus de contenu empirique qu’elle apporte tout en intégrant le contenu de l’ancienne théorie. C’est cela que Lakatos appelle un pouvoir de prédiction de faits inédits, dont une partie est vérifiée et attestée par l’expérience.
De même, la version naïve décide d’interpréter une théorie comme falsifiée parce qu’elle entre en conflit avec les « énoncés de base conventionnels » ; or, dans la version sophistiquée,
« Une théorie scientifique T est falsifiée si et seulement si l’on a proposé une autre théorie T’ dotée des caractéristiques suivantes : 1/ comparée à T, T’ a un supplément empirique : c’est-à-dire qu’elle prédit des faits inédits, à savoir des faits improuvables à la lumière de T, ou même interdits par T ; 2/ T’ explique le succès antérieur de T, c’est-à-dire que tout le contenu non réfuté de T est compris dans le contenu de T’ (…) ; et 3/, une certaine partie supplémentaire de T’ est corroborée ».

La falsification ne s’opère plus en fonction des prétendus énoncés de base ou produits d’observation.
selon Lakatos l’activité rationaliste ne devrait même pas viser la falsification à tout prix. Depuis les travaux des conventionnalistes, on sait qu’aucun résultat expérimental n’élimine jamais une théorie parce que celle-ci peut être préservée de contre-exemples soit par des hypothèses auxiliaires, soit par une réinterprétation de ses termes. De même, la version sophistiquée ne s’accroche nullement à la falsification. Elle vise plutôt l’évaluation de chaque théorie scientifique en même temps que ses hypothèses auxiliaires, ses conditions initiales et surtout les théories qui sont ses prédécesseurs afin de déceler le changement qui a conduit à la nouvelle théorie.
Ici réside une des marques distinctives de la version sophistiquée. Elle déplace le problème d’une théorie isolée à évaluer, vers des séries de théories. Ce sont les séries de théories qui sont scientifiques ou ne le sont pas, et, souligne Lakatos, attribuer le prédicat « scientifique » à une seule théorie est une erreur de catégorie.
Dans ce sens, le progrès scientifique se mesure par la progressivité des déplacements de problèmes (ou déplacements progressifs), par la proportion de faits nouveaux que la série de théories fait découvrir. Réinterprétés en termes de « séries de théories », les critères de démarcation et de falsification peuvent s’énoncer en ces termes
« Nous dirons que cette série de théories est théoriquement progressive ou qu’elle « constitue un déplacement de problème théoriquement progressif » si toute nouvelle théorie possède un certain supplément de contenu empirique par rapport à la précédente, c’est-à-dire si elle prédit quelque fait inédit, inattendu jusqu’alors. Nous dirons qu’une série de théories théoriquement progressive l’est aussi empiriquement (ou qu’elle « constitue un déplacement de problème empiriquement progressif ») si une partie de ce supplément de contenu empirique est corroboré, c’est-à-dire si chacune des théories nouvelles nous amène à découvrir effectivement un fait nouveau. Enfin, nous dirons qu’un déplacement de problème est progressif s’il l’est à la fois théoriquement et empiriquement, et dégénératif si ce n’est pas le cas ».

Les déplacements progressifs doivent l’être au moins théoriquement. Dans ce cas ils sont acceptables. Dans le cas contraire, ils sont rejetés comme pseudo-scientifiques. Le progrès se définit par le degré de progressivité du déplacement théorique du problème et par la proportion de faits inédits corroborés dont la série de théorie offre la possibilité.
Cette dernière version du falsificationnisme méthodologique présente quelques traits dont il convient de faire mention ici.

3.3.2. Traits nouveaux de la version sophistiquée.

Primo, elle n’insiste pas sur une falsification à tout prix, ni sur la souveraineté des résultats expérimentaux. Pour elle, la falsification dépend de l’apparition de théories meilleures prédisant des faits nouveaux. Dans ce sens, la falsification n’est plus une simple relation entre une théorie et un énoncé de base, mais une relation multiple entre des théories concurrentes, la « base empirique » originale et la croissance empirique résultant de cette concurrence . Aussi, au lieu de rejeter les théories, Lakatos propose d’activer la critique et la concurrence. La falsification revêt donc un caractère historique.
Secundo, la version sophistiquée réévalue le rôle de l’expérience. Ce sont généralement les éléments de contre-preuve qui occasionnent la réfutation des théories. Mais le concept même d’ «éléments de contre-preuve » entendu comme un résultat expérimental, mérite d’être revisité, voire redéfini. Car, d’après Lakatos, un « élément de contre-preuve de T1 » est un exemple corroborant de T2 qui soit n’est pas compatible avec T1 , soit est indépendant de T1. Un élément de contre-preuve n’est un élément crucial, pertinent qu’au cœur des anomalies, et sa crucialité est déterminée avec un certain recul à la lumière de la théorie qui a supplanté l’autre. Ainsi, la reconnaissance de la crucialité d’une expérience est un processus de longue durée et qui nécessite une relecture de l’histoire des séries de théories en jeu.
Tertio, la corroboration supplémentaire est un élément de grande importance dans la version sophistiquée. Ce que cette version apprend des théories, ce n’est ni le nombre d’éléments de preuve qui les confirment (puisque de théories réfutées on n’apprend rien), ni de savoir si elles sont réfutées ou non ; mais plutôt les faits inédits que la théorie prévoit. Le seul élément pertinent est celui prévu par la théorie elle-même. Le caractère scientifique ne peut donc être dissocié du progrès théorique .
Enfin, la version sophistiquée présente de nouvelles normes d’honnêteté intellectuelle . Elle aborde les théories à partir de points de vue divers et mise sur celles qui sont capables des prédictions empiriques les plus puissantes. Cette version est, pour cela, héritière de plusieurs traditions épistémologiques dont elle retient les éléments les plus pertinents :
« Des empiristes, il [le falsificationnisme méthodologique sophistiqué] a hérité sa détermination à apprendre d’abord de l’expérience. Il a pris de l’école de Kant sa manière activiste d’aborder la théorie de la connaissance. Les conventionnalistes lui ont enseigné l’importance des décisions en méthodologie ».

Bien qu’héritière du conventionnalisme, la version sophistiquée réduit sensiblement la part de convention dans la méthodologie scientifique. Alors que la version méthodologique naïve tient aux cinq décisions (deux portant sur la détermination de la base empirique et trois sur la réfutation), la version sophistiquée a besoin d’un nombre très réduit. Elle considère comme redondantes les décisions du quatrième et du cinquième type . D’abord parce que c’est un accroissement de contenu qui permet d’éliminer une théorie complexe non concurrente, ensuite parce que l’essentiel de cette version ne porte pas sur la réfutation des théories. Au contraire,
« Nous conservons une théorie syntaxiquement métaphysique aussi longtemps que nous pouvons expliquer les cas problématiques en les modifiant de façon à augmenter le contenu dans les hypothèses auxiliaires qui leur sont attachées ».

En ce sens, la modification de ces hypothèses auxiliaires peut opérer un déplacement théoriquement et empiriquement progressif. Une théorie syntaxiquement métaphysique peut donc être conservée comme noyau dur d’un programme de recherche.
Il reste donc les trois premières décisions. Le falsificationniste dogmatique y tient mordicus, la version sophistiquée les retient mais en réduisant la part de convention dans les décisions du deuxième et du troisième types . Ces décisions sont vitales pour déterminer la progressivité et la dégénérescence empirique d’un déplacement de problème. Cependant, l’élément conventionnel, c’est-à-dire leur caractère arbitraire, peut être attenué par ce que Lakatos appelle la procédure d’appel.

3.4. Procédure d’appel et pluralisme théorique

Le théoricien peut interjeter appel contre le verdict de l’expérimentateur. Dans ce cas, la cour d’appel examine non pas l’énoncé de base, mais la théorie interprétative qui en établit la valeur de vérité. En pareille circonstance, il est d’abord question de reconstruire et d'améliorer l’articulation logico-déductive de la théorie. La question est alors de savoir dans quelle circonstance on doit alors tenir à une théorie en face de faits connus.
D’après Lakatos, l’affirmation de la contradiction d’une théorie avec les faits est un langage propre à un modèle déductif monothéorique. Au contraire, sachant que la distinction entre « faits » et « théorie » est de l’ordre d’une décision méthodologique, le problème de la procédure d’appel fait intervenir un modèle déductif pluraliste. Ce modèle pluraliste a ceci de particulier que
« La contradiction ne se situe pas entre des théories et de faits, mais entre deux théories de haut niveau : une théorie interprétative qui fournit les faits et une théorie explicative qui les explique ; et la première peut se placer à un niveau tout aussi élevé que la seconde ».

Le modèle monothéorique présuppose une contradiction entre une théorie logiquement de niveau supérieur et une hypothèse falsificatrice de niveau inférieur. Ce modèle reconnaît le primat de la théorie explicative qui doit être jugée et réfutée par les faits. Dans le modèle pluraliste par contre, il n’est nullement question de valider la réfutation d’une théorie. Le problème consiste
« à corriger une incompatibilité entre la « théorie explicative » mise à l’épreuve et les « théories interprétatives » explicites ou cachées ; (…) le problème est de savoir quelle théorie considérer comme l’interprétative qui fournit les faits « durs » et laquelle est l’explicative qui doit être jugée par les faits ».

C’est dire que du point de vue déductif, le modèle pluraliste de mise à l’épreuve met ensemble plusieurs théories. Ainsi il peut décider d’accorder la primauté à la théorie interprétative pour juger les faits et, en cas de contradiction, réfuter les faits comme des monstruosités. C’est là remettre en question le pouvoir de l’expérimentation, c’est-à-dire celui d’un fait singulier, à renverser une théorie universelle. Le chercheur devra au contraire revisiter sa théorie interprétative. Dès lors, la version sophistiquée déplace le problème du rejet des théories, qui devient le problème de la résolution des incompatibilités entre des théories étroitement liées. Le falsificationnisme sophistiqué constitue en réalité une avancée très significative par rapport à la version dogmatique. Il s’impose alors de s’interroger sur sa portée épistémologique ainsi que sur les objections auxquelles il bute afin de souligner en quoi cette version contribue à l’avancement de notre débat, celui de la rationalité scientifique.

3.5 Limites et portée épistémologique de la version sophistiquée.

En tant qu’elle prône la compétition, la complexité et le pluralisme théorique, la version sophistiquée est un processus de longue haleine qui retarde, sans l’éviter, la décision concernant le rejet de la théorie en cas de contre-verdict de l’expérimentateur. D’après Lakatos, la version sophistiquée, - comme la version naïve -, se heurte au problème crucial de la base empirique, car finalement le verdict de la cour d’appel n’est pas infaillible. C’est dire, en définitive, que l’expérience reste encore, au sens fort, l’arbitre impartial.
Plus substantiellement, la version sophistiquée se heurte à ce que d’aucuns appellent le paradoxe d’adjonction dont la résolution risque de faire une concession au simplisme de Duhem. Ce qui est remis en question ici, c’est l’ajout de nouvelles hypothèses auxiliaires qui opèrent le déplacement progressif. Au fur et à mesure de l’ajout des hypothèses auxiliaires, on s’éloigne du problème de départ à résoudre. L’évaluation se complique dans la mesure où il s’impose de rendre compte de la scientificité de chacune des hypothèses ajoutées Pour Lakatos, l’élimination de déplacements progressifs reste difficile. Ce qui importe, c’est l’exigence que les assertions supplémentaires soient reliées à l’assertion originale par un lien intimement plus simple. Ce simple lien intime assure la continuité de la série des théories qui caractérise le déplacement de problème.
Le mérite de la version sophistiquée est de sauver le falsificationnisme de Popper contre les critiques de Kuhn et contre l’irrationalisme qui, de l’intérieur, mine sa version dogmatique. L’élément clé réside dans le fait que la version sophistiquée considère des séries de théories, ainsi que dans l’exigence de continuité qui les lie intimement à la théorie-mère au fil des déplacements. Ceci témoigne de la permanence d’une structure que le chercheur peut relire à rebours afin de reconstruire l’histoire des sciences.
Sur la notion de continuité se fonde celle de logique interne du développement des sciences. Cette exigence rappelle également la science normale de Thomas Kuhn. Pour Lakatos, les séries de théories – continues- sont fondues en un programme de recherche. On peut donc comprendre que le développement de la science est de l’ordre de la "tension essentielle" kuhnienne ou des emboîtements successifs de Gaston Bachelard.

Conclusion

La défense de la rationalité scientifique a conduit Lakatos à falsifier le falsificationnisme afin de n’en retenir que les éléments pertinents. La critique lakatosienne débouche sur le rejet du justificationnisme en tant que théorie de la rationalité. Nous savons dès lors que la connaissance scientifique n’est ni prouvée ni probable. Elle est simplement conjecturale. Ainsi, pris au sérieux, le critère justificationniste fait s'écrouler, dans un irrationalisme creux toute l’activité en même temps qu’il laisse droit de cité au scepticisme.
Dans sa critique de Popper, Lakatos passe d’une version dogmatique qui s’apparente au justificationnisme à une version méthodologique du falsificationnisme. Ces deux volets du falsificationnisme discutent à fond diverses questions liées à l’activité scientifique, notamment le problème du critère de démarcation, le statut des théories scientifiques, le problème du progrès et la définition du savoir scientifique lui-même.
Il appert clairement que c’est en dégageant une version méthodologique sophistiquée au cœur du falsificationnisme de Popper que Lakatos le sauve de l’irrationalisme et des critiques de Kuhn. La version sophistiquée est une lecture plus subtile que notre auteur fait de Popper qui, lui-même, n’en prend guerre conscience. Elle se distingue des deux autres par des normes plus rigoureuses d’acceptation et plus libérales de rejet des théories.
A vrai dire, le passage de la version naïve à la version sophistiquée a apporté deux avancées significatives. Il offre d’abord une conception dynamique du développement de la science. Celle-ci n’évalue plus une théorie isolée face à un fait, mais plutôt des séries de théories fortement liées, voire incompatibles, en termes de prédiction de faits inédits et de déplacement théorique. Elle évalue ensuite le juste rôle de l’expérimentation : la falsification n’entraîne pas automatiquement le rejet des théories, à moins qu'une prétendue expérience cruciale apparaisse comme un exemple de confirmation d’une théorie nouvelle et meilleure.
Cette version sophistiquée détermine le vrai problème que devrait affronter la science, celui de l’évaluation objective des théories incompatibles. Ainsi se dégage l’exigence de continuité des théories dans leurs liens intimes. Cette exigence permet de reconstruire l’histoire. C’est cela que Lakatos aborde dans la méthodologie des programmes de recherches scientifiques.

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Product Details

ISBN:
9780521556866
Author:
Rorty, Richard
Publisher:
Cambridge University Press
Location:
Cambridge
Subject:
Modern
Subject:
Ethics & Moral Philosophy
Subject:
Ethics
Subject:
Pragmatism
Subject:
Truth
Subject:
Progress
Subject:
History & Surveys - Modern
Subject:
Movements - Pragmatism
Subject:
General Philosophy
Subject:
Philosophy : General
Copyright:
Edition Description:
Cambridge
Series:
Richard Rorty: Philosophical Papers Set
Series Volume:
Volume 3
Publication Date:
19980331
Binding:
TRADE PAPER
Grade Level:
General/trade
Language:
English
Pages:
363
Dimensions:
8.96x6.00x.91 in. 1.10 lbs.

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"Synopsis" by , Following two previous works, OBJECTIVITY, RELATIVISM, AND TRUTH and ESSAYS ON HEIDEGGER AND OTHERS, Richard Rorty, one of America's foremost social philosophical and cultural theorists, continues to defend his provocative and pragmatic view of truth. This collection also touches on problems in contemporary feminism and considers issues connected with human rights and cultural differences.
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